WILSON (E.)


WILSON (E.)
WILSON (E.)

Pendant un demi-siècle, Wilson a dominé intellectuellement la scène littéraire aux États-Unis, interprétant pour ses contemporains les multiples aspects des grands courants artistiques, sociaux et politiques qui ont modifié le visage de l’Amérique depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Il s’est essayé avec succès à divers genres, la poésie, le théâtre, le roman, mais c’est dans la critique qu’il a le mieux réussi à donner la pleine mesure de son intense besoin de comprendre, d’analyser et de communiquer. Contemporain exact des écrivains de la «génération perdue», Hemingway, Fitzgerald, Dos Passos, il a été, selon l’expression de l’un d’eux, leur «conscience intellectuelle», exprimant dans ses essais les espoirs, les contradictions et les drames qu’ils illustraient dans leurs œuvres romanesques.

La vocation d’un critique

Ses origines et son éducation semblent avoir fortement marqué et son attitude envers la réalité américaine et l’essence même de sa méthode. Né à Redbank, bourgade du New Jersey, il a gardé toute sa vie le goût et la nostalgie d’un espace rural où la conscience individuelle peut se préserver de la confusion des valeurs qui règne dans les grandes cités. Sa famille, de moyenne bourgeoisie cultivée, qui comptait parmi ses membres des hommes de loi et d’Église, et en particulier son père, qui devint le procureur général de l’État, contribua à développer en lui un certain idéalisme sourcilleux: intégrité, sens d’une mission à accomplir, méfiance envers toute forme d’autorité, et aussi confiance inébranlable en un jugement fondé sur le libre examen, l’analyse minutieuse de tous les aspects d’une question; Edmund Wilson conduira ses enquêtes littéraires avec le scrupule et l’assurance que mettait son père à préparer un dossier. Ce qui sort de sa plume est lumineux, définitif, péremptoire. Point de repentirs ni de zones d’ombres: l’ampleur exhaustive des recherches, la qualité de l’information, la sérénité du jugement sont gages de l’excellence des conclusions. On discerne tout de suite les avantages et les inconvénients d’une telle attitude, on voit combien l’humilité envers le matériau peut nourrir un orgueil qui ne souffre ni compromissions ni contradictions.

À l’université de Princeton où il s’inscrivit en 1912, un professeur de littérature, Christian Gauss, le confirma dans son goût de la lecture, de l’érudition et de l’exégèse. Il fut le guide, l’éveilleur d’esprit qui, par ses cours sur Dante et Flaubert en particulier, décida de sa vocation de critique. La revue de l’université, The Nassau Literary Magazine , fut le banc d’essai où Wilson et ses amis, Scott Fitzgerald et John Bishop, firent brillamment leur apprentissage des lettres. En 1916, au sortir de Princeton, il s’engage et est affecté à un hôpital militaire dans les Vosges. Comme de nombreux écrivains de sa génération, il découvre à la fois l’Europe et la guerre avec son cortège de misère et d’horreur. Ce sera d’ailleurs là sa seule participation à l’action directe. Démobilisé, il ne s’associe pas à l’exode vers Paris qui caractérise la «génération perdue». C’est sur place qu’il entend combattre l’obscurantisme d’une Amérique vouée au culte du veau d’or. Il se fait journaliste et écrit des articles dans une revue anticonformiste, Vanity Fair , dont il assumera la codirection avec Bishop jusqu’en 1926. Il rejoint ensuite les rangs de The New Republic , plus orientée politiquement, dans laquelle il écrira jusqu’en 1931. Plus tard, il collaborera au New Yorker dont il sera un temps le directeur littéraire. Ces revues lui assurent une tribune du haut de laquelle il commentera avec autorité les aspects les plus variés de la vie culturelle.

Le musée imaginaire de la culture américaine

Pendant cinq décennies il a ainsi écrit des centaines d’articles qui constituent une sorte de musée imaginaire de la culture américaine. Tantôt il regroupe ces textes sous forme de chroniques, sans leur chercher d’autre unité que l’atmosphère particulière d’une époque. Tantôt il s’attache à traiter certains auteurs selon une optique commune, James et Dickens entre autres dans The Wound and the Bow (1941), par exemple, dans lequel il tente d’élucider le mystère de la création par l’analyse détaillée de certaines blessures psychiques subies pendant l’adolescence. Enfin trois grandes études, auxquelles Wilson consacrera de nombreuses années, Axel’s Castle (1931), To the Finland Station (1940) et Patriotic Gore (1962), s’attaquent à des problèmes plus vastes, brossent des fresques plus amples afin d’étudier des situations culturelles fondamentales. Il s’agit dans le premier ouvrage de la formation de la sensibilité contemporaine depuis le symbolisme jusqu’à Joyce et Gertrude Stein; dans le deuxième, des origines et du cheminement de la pensée marxiste jusqu’à la révolution russe; dans le troisième enfin, des conséquences d’un événement crucial de l’histoire américaine, la guerre de Sécession, dans laquelle Wilson tente de trouver les causes d’un affaiblissement de la morale privée et publique, de la corruption généralisée provoquée par la dictature de l’argent et des affaires. Dans Patriotic Gore , la satire et la nostalgie l’emportent parfois sur l’enquête littéraire et historique, les problèmes personnels sur le détachement scientifique. Déjà avec son premier ouvrage autobiographique publié six ans plus tôt, A Piece of My Mind (1956), Wilson avait exprimé son désaccord avec son époque, son amertume de ne pouvoir influer sur le cours de celle-ci. Dans A Prelude (1967) et Upstate (1972), il se retire dans sa tour d’ivoire, se penche sur son passé et, tel Thoreau dans Walden , condamne le présent au nom de la verte Amérique défunte, pratiquant la résistance passive en refusant le paiement de l’impôt. Il mourut dans sa retraite de Talcottville, dans l’État de New York.

Certains ont reproché à Wilson son approche biographique et historique, son absence de curiosité pour les théories littéraires. Son respect pour Taine, son admiration pour Sainte-Beuve disent assez qu’il s’intéresse plus au Zeitgeist qu’aux œuvres, plus aux hommes qu’à leurs livres. Ou plutôt les livres sont pour lui les acteurs d’un conflit universel. C’est l’homme et non l’artiste qui, chez Wilson, interroge d’autres hommes, tente de les comprendre, et leur œuvre est pour lui un moyen, et non une fin. La critique devient ainsi une aventure spirituelle, celle des rencontres d’un esprit vigoureux qui, tout en éclairant admirablement le sens d’un ouvrage, s’approprie, au terme d’un dialogue avec l’autre, ce qui est viable, assimilable, utilisable.

Mais l’écart s’approfondira entre le moi et l’univers, l’échange ne sera plus possible, le dialogue vital deviendra monologue amer, soliloque rétrospectif: les derniers ouvrages témoignent du refus croissant d’un monde où Wilson ne trouve plus de réponses à ses questions, plus d’écho à ses problèmes.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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